Dans quelles conditions donnez-vous le meilleur de vous-même au travail ?

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Un simple « merci » pour le travail accompli contribue à renforcer l’efficacité des collaborateurs. Fizkes / Shutterstock

Dans son film « Les temps modernes » sorti en 1936, Charlie Chaplin dénonce les excès du capitalisme dans le monde de l’entreprise qui se caractérise alors par l’essor du taylorisme, l’organisation scientifique du travail. Sorti après la grande crise de 1929, cette œuvre s’inscrit dans un mouvement plus large de défiance du capitalisme qui verra par exemple en France l’arrivée au pouvoir du Front populaire de Léon Blum.

C’est également à cette époque que naît aux États-Unis l’École des relations humaines, mouvement qui émerge en réaction au taylorisme et à ses travers (surdivision au travail, absence de sens, négation de la place de l’individu dans l’entreprise). En développant une vision humanisée et humaniste du travail, ce mouvement de pensée donne ses lettres de noblesse à la sociologie au travail en s’interrogeant sur la question suivante : quelles sont les conditions de travail les plus favorables pour améliorer la rentabilité des ouvriers ?

Bande-annonce du film Les Temps modernes (1936).

Pour ce faire, ils s’appuient sur des études empiriques. Imaginez-vous dans une équipe de 10 salariés que l’on divise en deux. Dans l’une des deux équipes, les conditions de travail reposent uniquement sur la mise en place d’une organisation rationnelle et des processus très aboutis. Sans prise en contact du bien-être et des conditions de travail. Dans l’autre équipe, l’accent est mis sur des attentions pour les salariés : création d’une salle de pause (ce qui suppose que les salariés aient une pause), locaux propres et aménagés, capacité des salariés de s’exprimer sur leurs conditions de travail et à faire des propositions (à une époque où parler dans l’entreprise pouvait être interdit !). Voilà résumé en quelques mots l’expérience conduite par le psychologue et sociologue australien Elton Mayo dans une usine de recherche et de fabrication de matériel électronique entre 1927 et 1932.

L’importance des lieux de travail

Il constate que la productivité du travail s’améliore de 30 % et que l’absentéisme diminue. Néanmoins, l’étude va plus loin et s’interroge sur les causes ayant permis ces résultats, afin de déterminer l’influence de l’environnement de travail matériel et de l’ambiance de travail. Nous pouvons faire là un parallèle avec la notion de « QVT » (Qualité de vie au travail) qui infuse le monde du travail depuis quelques années.

Aujourd’hui, de nombreuses entreprises investissent le champ de l’aménagement des locaux. Derrière le relooking des espaces de travail, d’autres enjeux interviennent qui cimentent la cohésion d’équipe et contribuent à améliorer l’implication des salariés dans la vie de l’entreprise. Ainsi, avec l’aménagement des locaux de travail, c’est toute la dynamique de l’entreprise qui est impactée : comment choisir l’ameublement, la couleur des bureaux et des espaces communs, comment choisir ses tenues de travail quand elles sont imposées par l’activité (cuisiniers, soignants, pompiers), quelles sont les règles de vie commune à adopter, comment adopter une démarche participative, comment recueillir l’avis des salariés. Des projets de réaménagement reposent alors sur la ligne managériale et les valeurs de l’entreprise : quelle place pour le bien-être, pour l’expression collective et individuelle, comment sont prises les décisions, etc.

De nombreuses entreprises repensent l’aménagement des locaux pour accroître le bien-être des équipes. Monkey Business Images/Shutterstock

Les collègues et les « neurones miroirs »

Si l’environnement spatial de travail est un facteur important de bien-être, la qualité des relations entre collègues est également primordiale. Dans sa pièce « Huis Clos » écrite en 1943, Jean‑Paul Sartre conclut en indiquant que « l’enfer, c’est les autres ». Dans l’univers professionnel, notre entourage a bien un impact direct sur notre humeur et notre ressenti dans l’entreprise.

En neurosciences, on parle de « neurones miroirs » qui ont été mis en évidence chez les singes, et dont on peut légitimement penser qu’ils existent dans l’espèce humaine. L’idée est simple : notre humeur agit en miroir de notre entourage. Ainsi, travailler dans une équipe bienveillante, à l’écoute et aidante agit de manière positive sur notre comportement. D’un point de vue plus prosaïque, on pourrait résumer cette réalité de la manière suivante : aller au travail le matin procure-t-il chez moi la joie d’aller retrouver les collègues ? Ou, au contraire, le climat de travail est-il pesant au point d’avoir une boule au ventre qui influe sur ma motivation et mon envie de retrouver les collègues ?

Dans une étude réalisée en 2017 sous la direction de Marc Grassin, philosophe à la faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris, une majorité des 1 024 personnes interrogées a indiqué que la qualité de vie au travail est liée à l’absence de stress et au bien-être. Il s’agit donc d’un élément essentiel. Le travail est un lieu de socialisation, de relations interpersonnelles dans lequel une vraie dynamique d’équipe, de l’entraide, de la bonne humeur, des collègues que l’on est heureux de rencontrer jouent sur le moral mais aussi sur la performance.

La reconnaissance, un moteur puissant

Le récent mouvement des « gilets jaunes » a pointé une réalité essentielle que l’on retrouve dans le monde du travail : le besoin de reconnaissance et de considération. On a parlé, pour ce mouvement des « invisibles de la République », pour reprendre le titre du livre de Salomé Berlioux et Erkki Maillard. Dans le monde du travail, c’est un peu la même chose. Le sentiment de reconnaissance et de considération, ou son absence, sont des moteurs puissants. Quelle est ma place dans l’entreprise si ce que je fais n’est pas reconnu ?

Le travail est le prolongement de soi-même. Valoriser ou contraire dénigrer un travail revient indirectement à flatter l’autre au sens positif du terme ou a contrario à le déconsidérer. Qui n’a jamais sur les bancs de l’école ressenti un moment de fierté (et bien-être) au moment d’une note reçue avec les félicitations du correcteur? Il en est de même dans le milieu professionnel.

Le manque de reconnaissance ferait partie des éléments qui ont participer au déclenchement du mouvement des « gilets jaunes ». Guillaume Louyot Onickz/Shutterstock

Nous sommes tous, avec plus ou moins d’intensité, sensibles aux marques de reconnaissance quotidienne : un « merci », un « c’est parfait », un « bonjour », témoignent de notre existence au sein de l’entreprise. Il s’agit d’un besoin de reconnaissance qui varie selon les individus, et qui reste un facteur d’engagement très puissant. La considération peut prendre d’autres formes : le salaire, une augmentation, ou une promotion.

Mais surtout, c’est la sincérité du geste ou de la parole qui importe. Il s’agit d’une reconnaissance objective qui valorise la personne soit en tant qu’individu (bonjour, merci) soit son travail. Le rôle du manager est essentiel car c’est lui qui va donner le tempo et être dépositaire de la « ligne éditoriale » managériale de l’entreprise. Il doit veiller dans son attitude quotidienne mais aussi dans son style de management à développer son « empathie managériale ».

Le sens du travail

« Faire et défaire, c’est toujours travailler ». Derrière cette maxime populaire se cache une autre réalité du monde du travail : quel est le sens de mon travail ? À quoi sert-il ? Puis-je en être fier ? Quel est le sens de ce que je fais ? Comment concilier l’engagement dans ce que je fais avec le sens de mon travail ?

La notion de « métier » a énormément évolué ; son acception diffère de ce qu’elle aurait pu être il y a quelques dizaines années. Historiquement, un métier représentait à la fois un savoir-faire et la capacité à maîtriser l’ensemble de processus de production, on en tout cas une grande partie. On parlait du métier de boulanger, de paysan, d’ébéniste. Aujourd’hui, la notion de métier a évolué et le développement des projets transversaux, des organisations matricielles ou des démarches en mode projet rendent la réalité du métier beaucoup plus floue. On y a adjoint de nouveaux concepts comme celui de compétences (notamment celle du « savoir-mobiliser » décrit par le consultant Guy Le Boterf), ou encore la capacité à travailler dans un collectif où on ne maîtrisera plus l’ensemble de la chaîne de production, mais seulement une partie.

Le sens du travail, c’est également pouvoir travailler dans un secteur d’activité porteur de sens : l’économie sociale et solidaire, l’éducation, la santé, le développement durable. Enfin, et c’est également une nouveauté, le sens au travail, c’est également parvenir à concilier vie personnelle et vie professionnelle. C’est l’addition de cet ensemble de conditions d’exercice qui donnera du sens au travail.

Il y a encore du travail…

On peut donc répondre avec certitude qu’un salarié heureux s’engagera plus facilement dans son travail et pour son entreprise. Il faut en conséquence miser sur les leviers qui permettent de le rendre heureux car c’est la combinaison de tous les facteurs cités qui permet aux salariés d’être épanouis au travail et de s’engager dans leurleur entreprise.

Et, il y a encore du… travail. D’après une enquête réalisée par l’IFOP en 2014, pour 56 % des Français, le travail est avant tout un moyen de subvenir à ses besoins. Pour 44 % seulement, c’est un moyen de s’épanouir dans la vie. Cela corrobore une autre étude comparative européenne qui plaçait en 2015 les salariés français (41 %) juste au-dessus de la moyenne des salariés européens heureux (38 %), mais loin derrière les Néerlandais (63 %).

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