Génération reconversion

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Sarah Terrien

Malgré un CV bien rempli, de plus en plus de personnes décident de quitter leur emploi et de tourner le dos à un itinéraire tout tracé, pour s’orienter bien souvent vers des métiers de l’artisanat.

Pâtissier, plombier, boucher ou encore menuisier… Ces professions ne sont plus réservées aux personnes qui, après le collège, ont été orientées vers une filière professionnelle. De plus en plus de jeunes diplômés ou d’actifs choisissent de se tourner vers ces métiers de l’artisanat. Véritable phénomène de société, entre 2010 et 2015, 22 % des actifs ont changé de métier et 16 % de domaine professionnel. Tranche d’âge la plus concernée : les 20-29 ans, avec un tiers d’entre eux qui amorcent une reconversion. Mais que cachent ces décisions parfois radicales ?

Un changement de société

« Avant, la carrière se déroulait de façon linéaire au sein d’une même structure. L’entreprise était responsable de la progression professionnelle de ses employés. Aujourd’hui, ceci est devenu un mythe. Les évolutions socio-économiques et les transformations du marché du travail ont changé la donne : dorénavant c’est l’individu qui est le principal acteur de sa carrière », explique Sophie Thibauville, psychologue du travail et doctorante spécialisée dans la question des émotions dans la reconversion. Cette reprise en main de sa vie professionnelle est aujourd’hui acceptée par la société. Elle est même particulièrement valorisée ! Ainsi, les jeunes étudiants et diplômés ont intégré qu’ils allaient peut-être changer de métier quatre à cinq fois au cours de leur vie. Mais cette liberté a un revers. Car cet hymne à la reconversion est presque devenu une injonction sociale. « Si tu n’as pas fait ton CAP boucherie à 35 ans, t’as loupé ta vie », ironise Amélia Lobbé, psychologue du travail. Et certaines personnes se trompent de combat : « Trouver un sens à sa vie, ce n’est pas forcément changer de travail », poursuit la psychologue. C’est pour cette raison qu’il est important, lors d’un changement de domaine professionnel, de travailler sur les raisons de sa reconversion et d’identifier les éléments déclencheurs comme le précise Sophie Thibauville : « Avant de se lancer dans une reconversion les yeux fermés, il faut avoir digéré les périodes parfois compliquées vécues au travail et qui, souvent, nous ont justement amenés à vouloir changer de voie. Il est important de travailler sur soi et sur ses émotions afin de donner un sens solide à son projet. C’est pourquoi, il faut savoir se faire accompagner par des professionnels spécialisés. » Car finalement, la reconversion, c’est l’aboutissement d’une réflexion interne, la partie observable de l’iceberg derrière laquelle peuvent se cacher bien des motivations.

Une quête de sens

Au-delà des cas de harcèlement au travail et de pressions toujours plus importantes à gérer, ce qui peut amener à envisager une reconversion professionnelle, c’est souvent la quête de sens qui joue un rôle déterminant, comme l’explique Sophie Thibauville : « Les personnes se retrouvent en conflit de valeurs avec la culture d’entreprise, elles n’ont plus les mêmes idées, ce qui peut générer une perte de sens et conduire à une quête identitaire. » C’est le cas de Patrick, 29 ans, qui a arrêté ses études de doctorat en neurosciences pour devenir brasseur : « Le domaine de la recherche, c’est un monde de requins. On passe plus de temps à chercher des financements qu’à faire de la recherche à proprement parler. J’avais envie de créer quelque chose, de faire plaisir aux gens et de retourner à un travail plus authentique. »

Mona, ancienne responsable commerciale dans une grande entreprise, a également tout quitté pour retrouver des valeurs qui lui correspondaient : « A 31 ans, j’ai fait un bilan de compétence car j’en avais marre du management à l’américaine. J’avais envie de devenir indépendante, alors, j’ai monté mon entreprise de plomberie. Cela faisait écho à une idée que j’avais eue quand j’avais une vingtaine d’années, celle de créer une entreprise dans le bâtiment géré par des femmes. Aujourd’hui, je permets aux gens d’avoir de l’eau et du chauffage, des choses concrètes qui ont bien plus de sens pour moi que de pousser à la surconsommation en vendant des T-shirts fabriqués au Bangladesh. »

Ce retour aux métiers manuels permet, pour un grand nombre de jeunes actifs, de renouer avec des valeurs fortes. Un domaine où le résultat de son travail est visible concrètement et immédiatement. « Dans les reconversions menant à des métiers de l’artisanat, on est davantage dans la recherche de la qualité que dans la quantité. La personne souhaite, en partie, renouer avec le goût du travail bien fait », analyse Sophie Thibauville. Et avec l’avènement des réseaux sociaux, il est possible de partager et d’exposer ses productions, ce qui renforce la sensation d’exercer un métier concret selon Amélia Lobbé : « Quand on est fleuriste ou même boucher, on peut ouvrir un compte Instagram et prendre de jolies photos. On devient un peu blogueur et c’est valorisant. »

Une valorisation des métiers de l’artisanat

Cette fuite du secteur tertiaire est aujourd’hui possible grâce à la revalorisation des métiers de l’artisanat. Il y a quelques années, ces métiers étaient encore destinés aux personnes qui, au cours de leurs études, faute de bons résultats, étaient orientées vers une filière professionnelle. Il y a quinze ans, il était quasiment impensable pour un enfant issu d’un milieu favorisé de se diriger vers ces métiers manuels.

« Certains enfants sont contrariés dans leurs aspirations par ce que leurs parents et la société veulent pour eux. Par exemple dans certaines familles, on est avocat ou médecin de génération en génération et le jeune adulte est souvent ‘‘condamné à réussir’’. Ce n’est que quelques années plus tard, lorsqu’il a fait ses preuves, qu’il ose réaliser ses rêves et se tourner vers un secteur alors mal perçu jusque-là par son entourage », détaille Amélia Lobbé.

Des sacrifices

Face à cet engouement pour la reconversion, il faut garder à l’esprit que changer de domaine professionnel n’est pas une chose aisée. « C’est une course de fond ! Comme un marathon, il faut se préparer en amont. Il faut s’attendre à donner beaucoup avant de recevoir, car une reconversion demande du travail et du courage », explique Amélia Lobbé. « On y pense tout le temps, on n’a plus d’horaires, plus de week-end… », témoigne Patrick. Une reconversion demande également des sacrifices financiers. Surtout lorsque l’on quitte un travail en CDI pour devenir indépendant. Cette prise de risque financier ramène à la difficulté, pour les personnes les plus modestes, d’oser une reconversion. « Quand on touche une grosse indemnité et qu’on a de l’argent de côté, c’est beaucoup plus facile d’entreprendre une reconversion professionnelle, détaille Amélia Lobbé, cependant, il est important de faire passer le message que la reconversion n’est pas réservée qu’à ceux qui ont un très bon job », poursuit-elle. Et gare aux désillusions ! « Il y aura des déçus de la reconversion. Des personnes pour qui la réalité du nouveau métier choisi ne sera pas conforme à leurs attentes. C’est pourquoi il ne faut pas idéaliser le futur métier et bien se connaître avant de se lancer dans une reconversion. », insiste Amélia Lobbé.

Même si le processus de reconversion engagé n’aboutit pas, il est important de garder à l’esprit que toute cette énergie développée n’aura pas été vaine : les compétences ne s’annulent pas, elles s’additionnent. Une chose bien comprise par Mona, qui en a fait son mantra : « Il n’y a pas d’échecs, il n’y a que de l’expérience… »

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