La théorie systémique, qu’est-ce que c’est ?

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30 juillet 2019, 19:09 CEST

Le système est un ensemble complexe d’interactions. pexels

« C’est systémique ! », entend-on chroniquement lorsque quelqu’un veut couper court à une discussion sur laquelle personne ne parvient à formuler ni une explication ni une solution satisfaisante. Mais, qu’englobe réellement ce mot presque systématiquement employé ? Dans La Théorie générale des systèmes, paru en 1968, Ludwig von Bertallanfy nous expose – de manière très structurée – la quintessence de ses travaux scientifiques, ceux-là même qui l’ont conduit à la formulation de la théorie systémique. Et, dans une période de volonté politique de grandes transformations, justement dans une perspective dite systémique, il nous offre de précieuses clés de compréhension.

Partout autour de nous, des systèmes !

La théorie des systèmes – ou systémique – est basée sur un postulat selon lequel tout type de phénomène doit être considéré comme un système, ou peut être conceptualisé selon une logique de système, c’est-à-dire comme un ensemble complexe d’interactions. Cet « angle d’attaque » en fait l’opposé des méthodes traditionnelles utilisées en Occident où, portés par une longue tradition cartésienne, on a – encore aujourd’hui – l’habitude de procéder de manière analytique. Cette méthode, adossée à une logique réductionniste consiste à découper un problème en petites parties, puis à analyser celles-ci individuellement, sans se préoccuper du fonctionnement global de l’ensemble. Et c’est là où un petit souci méthodique, passé jusque-là presque inaperçu, apparaît. Comme le souligne von Bertallanfy :

« Le problème qui se pose dans les systèmes est essentiellement celui des limites de la procédure analytique appliquée à la science. »

En effet, pour que la méthode scientifique classique puisse être appliquée, elle suppose deux préalables : d’une part, que les interactions entre les parties soient nulles ou négligeables et, d’autre part, que les relations qui décrivent le comportement des parties soient linéaires. Ce n’est que sous la réunion de ces deux conditions que leur sommativité devient possible.

Posé ainsi, on se rend bien compte que cette méthode analytique est insuffisante à la compréhension et à la gestion des organisations humaines, ces systèmes ouverts aux multiples interactions. Cela est particulièrement vrai aujourd’hui, à l’ère des réseaux qui – adossés à l’informatique et à la mondialisation – englobent le quotidien de chacun d’entre nous. Et comme c’est bien pour qualifier des organisations humaines que le mot « systémique » est de nos jours le plus couramment employé, cela donne une idée à la fois de l’actualité de ce changement de paradigme et de la marge de progression extraordinaire que ce renversement de perspective nous offre !

Le tout est plus que la somme des parties

Le premier concept sur lequel la systémique repose est, évidemment, celui de la totalité. Et surtout, sur le fait que cette totalité constitue « quelque chose de plus ». Ainsi, la simple addition des parties ne suffit pas, selon cette perspective, à définir un phénomène. Cette pensée holistique, est le fondement même de la systémique, comme l’a si bien synthétisé l’homme d’État sud-africain, dans sa célèbre phrase. Car ce sont bien dans les liens entre les parties, leurs interactions et leurs conséquences – on pense, en particulier à la notion de rétroaction (ou feed-back), si employée de nos jours en pédagogie et en management – que se trouvent, pour van Bertallanfy, être ces éléments indispensables à une compréhension totale d’un système.

Mais, même si cela semble déjà – et ça l’est ! – un éclatement des frontières de la compréhension, considérer la systémique comme une simple logique de réseau serait réducteur. Car, une deuxième notion essentielle constitue le socle et même précède dans son essence la théorie systémique. Il s’agit de [sa perspective téléologique]. Cette doctrine des causes finales en effet – contrairement à la vision mécaniste à laquelle nous sommes coutumiers – propose d’expliquer les situations en fonction de leur buts et non en fonction de leur cause. Et, en perspective sociétale, cela change tout. Au lieu de chercher dans le passé des explications sur les raisons d’une situation, on passe sur une logique « résolution de problèmes » en axant le regard et donc, les moyens d’action qui l’accompagne.

Appliquer cette logique en politique publique cela semble une évidence. Mais combiner une vision téléologique, tout en tenant compte de l’intégralité des stakeholders, ces multiples « parties prenantes » aux objectifs différents, mais surtout, en tenant compte des rapports et interactions qu’ils entretiennent entre eux demanderait de combiner à la fois vision prospective et une plongée des mains « dans le cambouis ». Articuler les deux, demande de savoir jongler entre « top-down » et « bottom-up », entre théorie et terrain, soit une certaine agilité, qui, jusqu’ici, était peu vue comme l’apanage des politiques publiques, malgré la « mode » de la notion de « gouvernance ». Et c’est bien ainsi que von Bertallanfy entend la systémique : non pas substituer l’un à l’autre mais trouver un moyen de faire coexister les deux :

« Nous pouvons cependant concevoir une compréhension scientifique de la société humaine et de ses lois d’une façon un peu différente et plus modeste. Cette connaissance peut nous enseigner, non seulement ce que le comportement humain et la société ont en commun avec d’autres organisations, mais aussi ce qui leur est spécifique. Le dogme principal sera alors : l’Homme n’est pas seulement un animal politique, il est d’abord et avant tout, un individu. »

Une logique plus que jamais d’actualité

Révolutionnaire il y a 50 ans, cette méta-théorie a donc gagné peu à peu du terrain. En effet, plus personne, de nos jours, ne peut évacuer la dimension systémique dans un raisonnement. Mais il demeure un dernier souci et d’importance : les choix de pondération qui ont été faits – consciemment ou inconsciemment, et c’est là une question essentielle – dans la prise en compte des différents éléments et interactions d’un phénomène, dans une logique dite « systémique ».

Car, bien sûr, toutes les sciences sur lesquelles cette méta-théorie entend s’appuyer n’ont pas le même poids et les sciences dites « humaines » demeurent très largement distancées dans une logique d’analyse pourtant revendiquée comme « globale ».

C’était déjà vrai à l’époque de von Bertallanfy, mais ça l’est, hélas, toujours aujourd’hui. Les différentes sciences que la systémique espérait « réconcilier » ne se sont pas développées à la même vitesse. C’est ainsi que le bond extraordinaire des sciences dites « exactes », telles les mathématiques et la branche statistique en particulier, ont créé un tel enthousiasme, que l’on a cru – par certains aspects, que l’on croit toujours – pouvoir concevoir un système optimum en se concentrant, très majoritairement, sur des mesures scientifiques mathématiques et en proposant des modélisations pour quasiment toutes les questions de politiques publiques.

Évidemment, il serait absurde de nier leur rôle essentiel en terme de pilotage. Mais cela ne doit pas empêcher de souligner leur important défaut : en faisant en grande partie l’impasse sur les individualités, elles ne tiennent pas suffisamment compte du fondement simplement humain des organisations. Or, pour citer von Bertallanfy :

« Le Léviathan de l’organisation ne peut avaler l’individu sans sceller du même coup sa perte inévitable. »

Au moment où le pouvoir politique impulse des grands travaux de refonte – SantéRetraitesFonction publique… –, la question de systémique mérite donc bien d’être posée. Mais elle doit être posée totalement. D’abord pour les évidentes solutions globales qu’elle pourra apporter, principalement en termes de gestion de « bien commun ». Mais aussi pour la question essentielle de la place que l’État pourrait occuper dans cette vision. Car comme le rappelait si justement von Bertallanfy dans son essai, lorsqu’un État cherche à tout englober de manière scientifique, dans le meilleur des cas cela donne Le Meilleur des Mondes, dans le pire, 1984)… Pour l’État, tant que l’individu ne sera qu’une mesure, si scientifique et rigoureuse soit-elle, le but poursuivi, sera, forcement, manqué.

Alors, pour tenter d’adopter définitivement ce nouveau paradigme et achever de renverser la vision limitée de l’« homme-machine » – ce simple réceptacle de stimulus externes sans aspiration propre – plongeons-nous avec délices dans cet ouvrage scientifique qui mêle joyeusement toutes les sciences, qu’elles soient exactes ou humaines, mathématiques et psychologiques, économiques et sociologiques, sciences naturelles et sciences physiques et imaginons ensemble, dans un ailleurs pas si lointain, l’unité de la science, non seulement pour le plaisir intellectuel mais aussi – et surtout – pour les solutions concrètes qu’un tel syncrétisme pourrait nous apporter.

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