Vivre à rebours des carrières toutes tracées : de la beauté des vocations

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L’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926) invite au voyage intérieur pour identifier ce qui fait vraiment sens. Fondation Rilke

Depuis La révolte des premiers de la classe publié par le journaliste Jean‑Laurent Cassely jusqu’aux bullshit jobs de l’anthropologue David Graeber, les médias s’intéressent de plus en plus au malaise vécu par les jeunes diplômés dans leurs entreprises.

Des sites aux noms évocateurs comme « Fuyons la Défense » proposent d’ailleurs aux jeunes diplômés de trouver des emplois avec davantage de sens que les carrières dites « classiques ». Sur ce site, on découvre les portraits de ceux qui ont déjà pris la fuite. Il y a notamment l’entretien avec « Maeda, le consultant devenu rappeur… ».

Lorsque ce dernier parle de son malaise en entreprise, il évoque :

« Un sentiment général de ne pas maîtriser grand-chose. D’être sur des rails de plomb. D’être ballotté par le destin, un peu comme dans le film Barry Lyndon. […] Le moment où l’on en prend conscience est terrible. On se sent étranger à toute chose, on a l’impression d’être déconnecté, de se voir agir. En philosophie, on appellerait ça être frappé par l’absurde. »

C’est finalement lors d’une année passée au Japon qu’il a eu le déclic. Il s’est mis à écrire, à faire du rap, sous le pseudonyme de Maeda. Dès lors, en quoi le surgissement d’une vocation est-il une façon de mettre en échec toutes ces carrières tracées d’avance ?

Ghislain Deslandes : la révolte des premiers de la classe contre les métiers à la con (Xerfi Canal, 2018).

Des rêves qui manquent de sérieux

La crise traversée par les jeunes diplômés résulte à première vue du sentiment de ne pas maîtriser leur destin. En effet, « trouver son rôle dans le monde a toujours été la grande affaire », comme le rappelle le philosophe Pascal Chabot dans son livre Exister, résister.

La vie qu’ils mènent est tout simplement une négation de leur « être » : celui-ci voulait être peintre, celui-là artiste de cirque. Cependant, contraints par leur entourage, par les schémas préétablis ou par la pression sociale, ils ont suivi des carrières toutes tracées sans se poser de questions. Ils ont opté pour ce qu’on pourrait appeler des « carrières prêtes à l’emploi ». C’est bien souvent la logique de la sécurité qui a guidée leur destinée. On les retrouve aujourd’hui à peupler les grandes entreprises et autres comités exécutifs. De toute façon, peintre ou funambule, ce n’est pas très sérieux !

On assiste à cette négation des passions dans l’échange qui a lieu entre Sébastien et Richard dans le film Libre et assoupi de Benjamin Guedj. L’intrigue suit l’itinéraire de Sébastien, un jeune homme qui adore s’ennuyer et qui multiplie les diplômes sans vraiment vouloir rentrer dans la vie active. Sa vie, il ne veut pas la vivre mais la contempler. Cet anti-héros est à l’image de certains jeunes diplômés qui repoussent sans cesse leur choix de carrière.

Bande-annonce du film Libre et assoupi (Gaumont, 2014).

Poussé par ses deux colocataires, Bruno et Anna, qui enchaînent stages et petits boulots, Sébastien essaie de trouver sa place dans le dédale des offres d’emploi. Dès lors, il s’ingénie davantage à essayer de ne pas travailler plutôt qu’à travailler vraiment. Pour cela, il réalise de fausses lettres de candidatures pour duper son conseiller au Pôle emploi.

À la 32e minute, Sébastien échange avec Richard, son nouveau conseiller. L’entretien finit par se renverser et le jeune homme l’interroge sur ses aspirations les plus profondes. Le conseiller finit alors par lui avouer qu’il aurait adoré être crêpier mais qu’on lui avait rétorqué à l’époque que ce n’était pas, là encore, très sérieux…

Éthique du déraillement

On ne mesure pas à quel point les préjugés du type « ce n’est pas sérieux » peuvent être lourds de conséquences. Ce sont de véritables usines à frustration qui ruinent les rêves d’enfance. Chacun finit par suivre un parcours que des rails définissent à l’avance et par rejoindre les cohortes qui peuplent déjà le parvis de la Défense. Clémence Choisnard ne dit pas autre chose lorsqu’elle évoque son itinéraire de jeune diplômée d’HEC devenue enseignante au collège :

« Si vous avez un projet, un rêve, pourquoi le repousser à plus tard ? Faites attention à cette logique qui voudrait qu’en sortant d’école, on sécurise un salaire, on sécurise un prestige. On devient rapidement prisonnier de cette sécurité. »

Dès lors, ne faut-il pas se résoudre à suivre ses passions ? Si on est passionné par quelque chose, on devient alors compétent dans le domaine en question et à ce moment-là, on dispose d’une compétence que les autres n’ont pas.

Clémence Choisnard, « Osez dérailler ! » (TEDx, 2018).

Clémence Choisnard nous invite, dit-elle, à une éthique du déraillement : « pourquoi cette sortie de route ? […] Parce que je pense que les carrières qui nous sont habituellement présentées en école ne sont pas nécessairement celles qui répondent le plus à notre besoin de sens ».

Les conseils de Rilke

Dès lors, les propos de Clémence Choisnard rejoignent les conseils avisés de l’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke dans les Lettres à un jeune poète. Ces lettres rassemblent la correspondance de Rilke avec le jeune Franz Kappus. Derrière l’intransigeance des recommandations rilkiennes, il y a de véritables conseils de vie adaptés aux jeunes diplômés. Lorsque Rilke parle de la vocation littéraire, il pourrait tout aussi bien parler de ces jeunes qui s’imaginaient crêpiers, pompiers ou astronautes :

« Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? […] Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : “Je dois”, alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. »

Quand Rilke dit « entrez en vous-même », cela ne veut pas dire « faites confiance à vos opinions » : il s’agit d’écouter ce qui gît au plus profond de soi. N’essayez pas de vous modeler sur l’image que les autres ont de vous, sorte d’opinion aléatoire à partir d’éléments très partiels (voire partiaux). Seule compte la découverte, l’exhumation en soi d’une loi intérieure qui vous permettra de faire un voyage qui en lui-même n’est pas vain.

Dès lors, les propos de Rilke illustrent les problèmes auxquels sont confrontés les jeunes diplômés. Ils se disent : « où serais-je dans 10 ans ? À quel poste ? J’aimerais bien faire ci, faire ça… »

On présente les trajectoires de l’existence comme autant de possibles qu’une volonté un peu légère et capricieuse pourrait élire indifféremment. Or, le sens de l’existence, si sens de l’existence il y a, n’est pas dans l’élection hasardeuse de telle ou telle option plutôt que telle autre ; il réside dans la découverte de ce pourquoi on est fait, de la liberté qu’on porte en soi.

La leçon de vie dispensée par Rilke est grande tant par sa profondeur que par sa surprenante actualité. Plus que jamais, il apparaît nécessaire, voire vital, d’en passer par ce voyage intérieur qui réconcilie les hommes avec eux-mêmes. Le sens d’une existence bien menée n’est pas à chercher dans l’élection arbitraire d’une volonté frivole mais bien dans l’épreuve d’une nécessité. En somme, il faut en revenir au dialogue avec cette voix intérieure dont nous parle le psychologue et anthropologue Victor Rosenthal dans son livre Quelqu’un à qui parler.

Ghislain Deslandes : dialoguer avec sa voix intérieure (Xerfi Canal, 2019).

La vocation : l’appel d’une voix

Dans la postface du livre de la rédactrice Magali Perruchini qui dresse une série de portraits des néo-artisans, l’économiste Pierre-Yves Gomez évoque lui aussi cette voix intérieure :

« La vie de chacun s’accomplit dans une activité professionnelle choisie, comme une réponse personnelle qui exprime, au-delà des compétences, un art de vivre. Ainsi, le terme vocation tire ses racines de vox, la voix qui appelle. Ils sont effectivement nombreux à parler de leur vocation. Ils se sont sentis appelés, un jour, à devenir meilleurs en s’exerçant aux habiletés du plumassier ou du fleuriste. »

C’est en tout cas ce que nous confiait la jeune créatrice de mode Chloé Pillois lors d’un entretien récent :

« C’est vraiment une passion en fait, c’est la création, c’est le travail manuel, c’est toucher mes tissus, toucher mes sweat-shirts, voir le résultat physique. […] Actuellement, je suis en train de créer une nouvelle collection et dès que je vais avoir sous les yeux mes vingt nouveaux produits, je vais ressentir un sentiment de fierté. »

Les métiers du passé : le futur du travail ? (360 Possibles, 2019).

Si Pierre-Yves Gomez parle de vocation, Clémence Choisnard préfère parler d’engagement : « je crois en l’engagement, je crois que si chacun sait pourquoi il se lève le matin, il donne le meilleur de lui-même ». Or, la peur pousse souvent les jeunes diplômés « à faire des choix dans lesquels ils ne s’engagent pas vraiment pour surtout ne pas se fermer de portes ».

Ils viennent alors peupler les grandes entreprises sans trop savoir pourquoi ils sont là. À force de ne jamais vouloir se fermer de portes, ces jeunes diplômés risquent tout simplement de passer à côté de celles qui les invitent à devenir vraiment eux-mêmes.


Article réalisé sous la supervision de Ghislain Deslandes, philosophe et professeur à ESCP Business School.

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